Inde (VI) : Amitabh l’Impétueux

J’ai enfin pris une décision et agi en conséquence. Je pars à Goa. Je pourrais m’y reposer, me refaire une peau neuve loin du mugissement de la ville et peut-être faire du vélo…

J’ai mon billet pour le train de nuit. C’est mieux ainsi. Rentrer maintenant n’aurait pas été une bonne chose. C’est étrange, j’ai l’impression que je ne reverrai plus Bombay.

Qu’en ai-je appris de ce voyage jusqu’ici ?

Une chose ressort plus que les autres : jamais, jamais rater une chance par peur.

Mon voyage tourmenté à travers l’Inde continue; une fuite en avant.

J’ai rejoint le couple anglais, Dom et Katie, qui était dans le train. Nous avons passé quelques jours tranquilles ensemble puis la veille de leur départ de Goa, nous allons à Baga pour le fêter.

Dans un bar, nous rencontrons Amitabh, photographe et cinéaste de Delhi. Il est intelligent, débrouillard, pas trop mal mais encore un de ces hommes tourmentés qui parsèment ce passage de mon parcours. Il passe le restant de la soirée avec nous, puis le lendemain apparait à notre plage à ma recherche. Je ne sais pas comment il m’a retrouvé – on ne lui a pas donné notre adresse ! C’est certes flatteur, mais que veut-il exactement?

Mais il s’accroche, et s’occupe de moi après le départ des autres. Partout où il va, il m’emmène avec lui, sur l’arrière de sa grosse moto Enfield. Je le laisse faire, tellement je suis dépassée par les événements pendant ce voyage.

Amitabh est un personnage curieux.

Constamment en colère, il a des gestes expéditifs, arrogants, et crie sans cesse sur les gens, que ce soit au téléphone ou dans les magasins, envers les employés ou les serveurs. Souvent il m’envoie en « éclaireur » acheter quelque chose, lui restant attendre sur la moto. Puis en cas de problème, il vient faire une scène en personne. Cela me pétrifie de honte, et me remplit de compassion pour ceux qui sont dans sa ligne de mire! Avec le temps, cela va s’accélérer, aller de mal en pis, au fur et à mesure que je lui mets des barrières. Il deviendra frénétique, impérieux et excessif – il faut que tout soit parfait et sans délai!

Amitabh cultive le secret. Je sais qu’il est de caste brahmine mais qu’il doit être un peu la brebis galeuse de la famille. Il connaît tout le monde ; partout où nous allons il salue, est reconnu. Sur la plage, dans le crépuscule, l’une des filles de Ravi Shankar s’assoit avec nous le temps de boire un chai.

Avant – dans son passé obscur – il était dans les Gurkha, régiment de l’armée indienne posté au Cachemire. Apparemment, il avait eu du mal avec l’autorité et finit par partir. Il avait ôté des vies. Je sais que les soldats là bas sont connus pour leur extrême violence et cruauté envers la population locale. Il ne le nie pas, mais ne se laisse pas provoquer à en dire plus. Aujourd’hui il prend des photos et sillonne le monde.

Dans son sac, je trouve des pièces de monnaie étrangère et des bouts de papiers en russe. Mais d’où tient-il tout son argent ? Quand je lui lance « tu es un espion russe ou quoi ?? » il ne fait que sourire, enchanté.

Je l’aime bien, mon impétueux Amitabh, l’impossible Amitabh, mais même lui je ne le laisse pas seul avec mes papiers et mon argent.

Ici, je ne ferai confiance à personne en ce qui concerne l’argent – j’ai été formée pour!

Amitabh ne fréquente que des occidentaux, allant des anciens hippies reconstitués à toute sorte de personnages marginaux cherchant simplement une vie alternative ou à fuir des complications dans leur pays d’origine.

Un soir nous sommes convié chez un ami allemand à lui qui habite une sorte de villa espagnole avec une piscine luxueuse. Je ne l’aime pas trop l’Allemand, son regard dur, au-delà de toute chose humaine, me glace le sang. J’apprends par Amitabh qu’il avait été viré de la police en Allemagne après avoir tué un homme. A Goa il gagne officiellement sa vie en organisant des randonnées touristiques en moto – en réalité il serait trafiquant de drogue.

Par ailleurs à ce repas il y a aussi une famille népalaise venue en vacances en moto – papa, maman et leur fils de 17 ans qui a hérité de l’intelligence et la sensibilité du père, en opposition à la mère qui garde une expression de bourgeoise réfractaire durant toute la soirée.

"Une famille rangée". Dipendra se trouve en haut, au centre.

Ils s’avèrent appartenir à la famille royale à l’histoire récente sanglante!J’apprends, par la voix réfléchie et cultivée du père, toute l’histoire du Roi Birendra, son épouse et les six autres membres de la famille qui se sont fait littéralement massacrés par le fils héritier Dipendra en 2001, plongeant tout le pays dans la confusion (personne ne sait bien ce qui s’est réellement passé, mais en faisant des recherches en rentrant en France je découvre qu’il aurait été sous l’emprise de la drogue).

Drôle de couple aussi, cet homme délicat et son épouse aigrie et boudeuse. A l’occasion d’une deuxième soirée passée en leur compagnie et celle de l’allemand, Amitabh me livrera le charmant détail qui achèvera à me dégoûter définitivement de son ami et mettre fin à la soirée pour ma part : dans un parfait cynisme celui-ci coucherait avec l’Épouse Aigrie derrière le dos de son mari, qui est en relation de confiance avec lui.

Au retour, en moto dans le noir sur une route de campagne, deux policiers en moto stationnés sur le côté nous font signe de nous arrêter comme si on avait commis une infraction.

Les ignorant, Amitabh accélère et les dépasse.

“Mais qu’est ce que tu fais, tu es fou?! C’étaient des policiers!”

“Si je m’étais arrêté ils nous auraient demandé de l’argent pour nous laisser partir”, m’explique-t-il tranquillement.

*

La journée a commencé par une tension ; nous avons failli nous disputer avec Amitabh et j’ai fini par insister pour être seule pour le restant de la journée. Finalement il m’a laissé partir. Je l’appelle quand je veux.

Et c’est à ce moment là que mon après-midi fantastique a commencé.

En descendant à la plage je fus immédiatement entourée par toutes ces jeunes filles qui y vendent des objets. Cela fait plusieurs jours de suite que je leur parle et qu’elles m’extirpent différentes promesses. Deux des filles ont fait de l’henné sur mes mains – pour leur plaire, je me suis partagée en deux ! Puis elles ont désigné du doigt un homme en lunettes de soleil noires qui traînait dans l’un des bars, les surveillant de loin. Il ressemble étonnamment à un cow-boy d’une série B à la télé. C’est un policier, m’expliquent-elles ; il leur demande de l’argent pour les laisser travailler sur la plage, activité qui est interdite par la loi m’avait expliqué la merveilleuse femme gérante de mon hôtel.

Pendant qu’elles travaillent sur mes mains, l’homme passe plusieurs fois en leur lançant des propos provocateurs.

- Il nous harcèle pour qu’on lui paie…

Elle rient, elles ont la peau dure, puis lui répondent, avec insolence. Il ne les croit pas quand elles lui disent combien je leur paye par main.

Puis j’en ai parlé un peu plus à une troisième fille, plus réservée, que j’ai apprécié depuis le début. Le visage presque sans expression, elle s’exprime calmement, avec pondération.

- Ils ne cherchent qu’à mater les occidentales en bikini, me sourit-elle avec un signe de tête un peu condescendant en direction d’une bande d’adolescents qui sont étalés sur les rochers, les yeux rivés sur les corps blancs étendus sur la plage.

Elle a 21 ans et vient d’un village dans le Karnataka. Elle appartient à la troisième caste.

- Dans un mois je vais me marier, à un homme que je ne connais pas, poursuit-elle. Elle n’en a aucune envie, elle rêve d’autre chose, d’être libre.

Elle balaye de son regard les hommes blancs sur la plage, puis retrouve mes yeux.

- Je voudrais me marier avec un homme comme ça, un homme beau, « mais à l’intérieur », me précise-t-elle.

Et si elle quittait sa famille ou partait avec un autre homme ? Elle secoue la tête. Ses parents la retrouveraient et la tueraient. C’est arrivé à une fille qu’elle connaît. Quand il a été découvert que celle-ci avait un petit ami secret, c’est son propre frère qui l’a tué. Personne autour n’a réagi. C’est comme ça.

- L’Inde est un pays étrange, conclut-elle, l’air sombre. Elle regarde ses pieds, digérant ce constat.

Je lui pose pleins de questions, voulant apprendre plus. Oui, elle est allée à l’école un petit moment, puis elle a du arrêter pour travailler. Elle sait parler l’anglais mais l’écrit que très peu. Elle écrit un peu mieux en Hindi. En l’écoutant, je n’arrive plus à respirer soudain. Un immense sentiment d’impuissance me serre le ventre. Mille pensées se bousculent dans ma tête et se heurtent aussitôt à la réalité. Je n’ai pas le droit d’encourager ses rêves ; ils causeront sa chute! Profonde, elle aura toujours du mal dans ce monde où elle le sort l’a placé. Elle n’est pas à sa place, je songe tristement. Alors le cœur sombrant je lui dis seulement qu’il faut qu’elle essaie d’exprimer ces pensées et émotions, soit à des amies – elle secoue fermement la tête – soit en faisant quelque chose qui lui plaît à côté. Mais elle dit ne pas avoir le temps et j’avale mes mots, honteuse. Merveilleuse fille.

-Tout est si difficile, me fait-elle.

- Mais quand je vois des gens beaux à l’intérieur je trouve la vie belle de nouveau.

Elle lève le regard et le pose sur moi, brièvement.

Le soir, fumant une cigarette sous les étoiles assise sur la terrasse de mon bungalow, je me suis rendue compte que j’étais en train de vivre des moments fantastiques dans ce voyage. Toutes ces rencontres avec des gens divers, certains un peu étranges mais tous de qualité. Des gens merveilleux qui donnent beaucoup. Toutes ces histoires… Et tout ce dont je prends conscience petit à petit ; un tapis rouge d’illumination se déroulant à mes pieds. Je me suis tout d’un coup sentie pleine de reconnaissance. Reconnaissance pour tout ceci qui à chaque fois a un sens.

Ce pays s’ouvre à moi, je peux aller où je veux et quand je le veux. Je suis libre, et même si les choses ne deviennent peut-être pas exactement comme je l’aurais souhaité il y a des gens autour qui m’entendent.

 *

Je me retrouve à Palolem Beach dans le sud de Goa. L’idée était ensuite de descendre jusqu’à Mysore et Bangalore en moto. Nous sommes avec les amis d’Amitabh ; Joseph, du nom indien Deepak, et un couple constitué de Roger, un anglais d’environ 60 ans, et sa copine australienne Trudi. Tout le monde est descendu hier après midi en moto, après un impressionnant travail de persuasion de la part d’Amitabh.

Il y a des tensions entre Roger et le médecin, aggravées par le fait qu’Amitabh me fait la tête depuis notre arrivée. Ce matin il ne me parle plus.

Alors que le groupe était en route pour Butterfly beach, nous avons eu un accident. Un indien fou dans une voiture remplie d’enfants et de sa famille cherchait à nous dépasser. Les autres étaient derrière nous en fil indien, et ont failli être écrasés de même. Amitabh ne s’est pas immédiatement déplacé – son côté arrogant qu’il a nié par la suite, mais je connais la vérité - ; la voiture nous est donc rentré dedans de derrière.

Nous avons perdu l’équilibre. Pendant que nous cherchions à la retrouver, la voiture nous est rentrés dedans une seconde fois, nous poussant hors de la route. Comme au slow motion je sens la moto perdre l’équilibre, chavirer puis se coucher laborieusement en biais de la route, telle une bête blessée expirant son souffle.

En plein choc, nous avons rampé d’en dessous la moto, nous tortillant de douleur. Mon pied droit était couvert de sang. Avec la chair sur tous les petits doigts, les tatouages en henné avaient été entièrement arrachés. Quant à Amitabh, il avait des plaies sur le bras et la jambe, et une contorsion au genou. Nous avions eu de la chance : s’il n’avait pas mis des protections renforcées de l’armée, nous aurions pu avoir les jambes arrachées ou cassées ou nous serions peut-être même morts.

L’homme est sorti de la voiture et s’est mis à crier : Regardez ce que vous avez fait à ma voiture ! Il demandait de l’argent. Les gens affluèrent instantanément des maisons environnantes et il y eut beaucoup de cris et plusieurs fois ils ont failli se battre.

Finalement, l’homme s’est enfui dans sa voiture laissant tout juste assez de temps à Trudi de cracher dedans par la fenêtre ouverte. « J’aurais du le tuer », dira Amitabh plus tard.

Cherchant à me remettre sur la moto, je manque tout juste de m’évanouir.

- Pardonne-moi ! me fait il maintenant, prenant conscience de mes blessures.

- Pardonne-moi, pardonne-moi, sanglote-t-il quand je lui prends dans mes bras pour le rassurer.

- Mais ce n’est rien, lui dis-je. Ça fait partie de l’aventure ; ça me permettra de voir un hôpital indien de l’intérieur.

* * *

Après moultes discussions, frictions, et négociations Amitabh est parti à Bangalore, je suis restée seule à Goa en attendant que mon pied guérisse.

Je ressors dehors, dans le soleil chaud, et m’assois devant la mer en buvant un thé. Ils jouent « Love is in the air », ce qui peut sembler un peu déplacé, mais cela m’embaume le cœur. On ne peut pas se battre dans cette vie. Il s’agit de recevoir ce qui nous est donné, c’est tout. C’est bien possible que la philosophie occidentale se trompe. On ne peut que recevoir.

Les familles indiennes de la classe moyenne et supérieure commencent à arriver maintenant. Ils se tiennent en groupe, même dans l’eau, les femmes entièrement habillées.

Ils ont tous l’air d’être si bien sur la plage. Cela me donne un sentiment de paix, de bonheur d’enfance. Aurais-je pu trouver ma place dans ces groupes ?

Je balaye mon regard sur les têtes indiennes sur la plage, chantonnant la mélodie de Tera chehra2. Peut-être ai-je l’air de chercher un amant mais je sais que c’est S. que je cherche dans la foule. Mon cerveau est tellement puissant ; il peut créer n’importe quelle illusion en parallèle à la réalité.

J’observe ces familles indiennes. Ils se baladent partout sur la plage, à droite et à gauche, dans des vêtements de ville. Certains sont un peu plus occidentaux, avec des maillots de bain.

Il y a quelque chose ici, chez les gens et chez les hommes, dont j’ai besoin. Quelque chose qui fait taire toutes les complications en moi.

Il est temps de poursuivre mon voyage. Il est temps de se joindre à d’autres humains.

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